samedi 16 janvier 2010

Réparation magnifiente dans le symbole et Tai Ping Hou Kui comme témoin

Certains jours me demandent plus de patience et de tendresse que d’autres.
Le petit lutin est toujours extrêmement attentif quand je sors mes « ustensiles » de thé. Je lui ai assez dit : les livres sont pour être lus et non peints ou réécrits ou encore découpés ou même… les petites marques de couleurs doivent rester à leur place. La bouilloire contient de l’eau très chaude, le paquet (ou la boite de thé) se renverse et le zhong est très fragile. Ses mains se font curieuses mais attentives, les paumes contre la bouilloire pour ressentir la chaleur de l’eau ou entourant le zhong pour se réchauffer. Les boites ouvertes bien droites, reniflées à même l’ouverture et reposées. Les livres ouverts à la marque page, remis sur la table, presque rangés.

Souvent il vient m’apporter le couvercle du zhong pour le sentir, encore tiède des infusions du moment. Oui, il est à bonne école pour les effluves du thé et de la liqueur et il en redemande. Cette fois, ce fut plus simple : la table basse était prise en partie par mon zhong vide et le petit d’homme voulait tout l’espace pour mettre ses dinosaures, les 9 en ligne. Il est donc venu me rapporter mon zhong à la cuisine, soucoupe encore sur la table, tasse et couvercle dans sa main… mais seule la tasse était bien tenue, le couvercle lui est tombé pendant le rééquilibrage jusqu’à la dépose sur le plan de travail, si haut, si haut.

Horreur, mon zhong en terre cuite avec son dragon et son phœnix, bien abimé. Il m’a fallu beaucoup de tendresse, après une crise de larmes, pour prendre le loupiot dans mes bras et pour lui dire que j’allais bien et que j’allais le… réparer. Lui proposer une sorte de kintsukuroi ou kintsugi.

« Qui oserais recevoir ses amis avec des assiettes disparates, ébréchées ou fêlées par le temps ? Pour les Japonais, c’est pourtant là signe de richesse et de raffinement. Des objets qui portent la trace du temps, qui ont longtemps servi, aux couleurs passées, sont l’émanation de vérités fondamentales : lorsqu’ils sont entre nos mains, ils nous content l’histoire de leur vie, les scènes auxquelles ils ont assisté, les multitudes de mets qu’ils ont connus. Ils ne possèdent ni la symétrie ni l’homogénéité des choses qui nous entourent habituellement ; ils heurtent l’esthétique du commun, ils ne sont pas qualifiés de design. Mais, à leur contact, nous ressentons comme un détachement vis-à-vis du monde high tech, conformiste et impersonnel. La fêlure d’une tasse, d’une porcelaine les distingue de toutes les autres, une veille cuillère en bois aide à percevoir les choses sous un angle nouveau, différent, nous rappelant qu’il n’est pas besoin d’avoir réponse à tout, que la beauté se trouve souvent dans le détail et se manifeste aussi dans l’imperfection. »
(extrait de « L’art de la frugalité et de la volupté » de Dominique LOREAU).


Les deux créatures surnaturelles si symboliques sont maintenant accompagnées, les fêlures, les cassures représentant aussi notre quotidien. Et puis, ce zhong est maintenant unique, fait de beaucoup de fantasmes maternels sur les dégustations à venir (thés verts chinois bien sûr), authentifié par les mains encore maladroites d’un petit d’homme en proie à son apprentissage de cette liqueur.
Recoller les morceaux mais aussi souligner la « casse » par une peinture comme laquée. J’ai en effet adoré cette réparation magnifiente à la feuille d’or faite par les chinois dont parlait Florizelle . A ma manière, maladroite mais volontaire, j’ai choisi du bleu émeraude profond …
Oui sur cette terre cuite d’une superbe couleur ce n’est pas du noir, le reflet est bien bleu… en espérant que le dragon et le phœnix continueront à se retrouver malgré cela pour donner vie à la lune.

Le Tai Ping Hou Kui n’a pas été gêné. Il était aussi savoureux que le jour où ses feuilles infusées sont restées collées au zhong cassé. Une odeur de thé très fruitée et iodée, celle des feuilles vertes aplaties, si belles, si grandes, très végétale et comme un soupçon de foin séché. Le goût ample, délicieux, comme de fleurs blanches.

10 commentaires:

Anonyme a dit…

Vanessa, tes textes m'attendrissent souvent, et ravivent des souvenirs. Je crois que le loupiot et toi chérirez celui-ci quand vous en reparlerez dans une vingtaine d'années, toi prenant le thé chez lui.
Quant aux livres, je les respectais comme toi mais depuis que j'ai vu des "altered books", je ne mets plus tous les livres au rang du sacré.
Kris

mirontaine a dit…

Je suis émue, certes pas tant que ce petit d'homme face à ta tendresse, ta délicatesse et ta façon de donner beaucoup de sens à cet incident.

Francine a dit…

Que dire après ces 2 beaux commentaires, sinon que je pense la même chose... merci d'être toi Vanessa, et de l'exprimer si joliment

Evelyne a dit…

Le petit enfant agit d'abord et pense ensuite....il fait !
Difficile de lui en vouloir mais tu le dis avec une grande délicatesse.
Merci du passage.
Bonne soirée.

Charlotte a dit…

et cette brisure rendra l'objet plus précieux encore par son lien désormais indissociable avec l'enfant...

Flo Makanai a dit…

Instant de vie, "pour de vrai", et partager ces instants donne des forces. A toi, à lui, et à nous à qui tu en offres en récit.
Demain, c'est mercredi, "jour des enfants", j'aurais besoin de ces forces, et savoir que je suis tout simplement humaine quand il est dur d'être de suite dans la tendresse avec ses enfants, eh bien ça m'aide... Ca limite... la casse, pour revenir à ton billet!

Framboise a dit…

Le phoenix renaît de de ses cendres... La preuve est faite !
Quant à l'imperfection dont tu parles concernant les japonais, là-bas ils appellent cela le "wabi-sabi", c'est la quintessence de l'esthétique japonaise. C'est la beauté des choses imparfaites, incomplètes, une forme affirmée "d'impermanence". La beauté des objets modestes et humbles, la beauté non conventionnelle.

Quant à moi, je crois que les objets ont une âme, comme nous ils sont imparfaits, bancals et raccommodés. Les bleus à l'âme sont partagés par nous et tout ce qui fait notre quotidien.

Je suis persuadée que ton zhong est plus beau maintenant. Il m'est arrivé la même chose avec un vieux zhong dont je prenais le plus grand soin, en porcelaine très fine, blanche presque transparente... C'était moi le petit lutin malicieux de ton histoire, j'ai trébuché en montant l'escalier, zhong en main, et le couvercle a volé. Mais cela reste mon zhong préféré, tout blessé et rafistolé !

D'ailleurs toute la philosophie du "wabi-sabi" consiste à accepter l'inévitable, à ce débarrasser de ce qui n'est pas nécessaire, à se concentrer sur ce qui est important et à laisser le reste de côté.
Ton zhong est toujours là, tu peux l'utiliser. Il a plus d'importance désormais, plus de valeur pour toi...

Maintenant (et surtout plus tard) lorsque tu utiliseras ton zhong, tu penseras à cette histoire et tu béniras ton lutin !

Merci pour ce billet que je trouve très tendre...

Vanessa a dit…

Kris: alors là oui, magnifiques ces altered books... mais il me faudra bien choisir le support, tout de même.
Et puis oui, ce zhong va prendre ses marques dans notre relation filiale et au thé. Il m'en parle assez régulièrement en ce moment (la casse en elle-même a attendue sa réparation 2 semaines).

Mirontaine: mais ce fut bien sur après la crise de larmes... merci de ton regard.

Francine: merci toi qui me connais de le croire.

Vanessa a dit…

Evelyne: bienvenue entre mes billets. Oui, cette action que j'envie d'ailleurs. Merci

Charlotte: j'en suis persuadée, déjà je ne le regarde plus de la même manière, le loupiot y voit des détails qui n'avait même pas regardé et le geste devient aussi un spectacle.

Vanessa a dit…

Flo Makanai: tu dois t'en douter, le temps entre l'acte et la tendresse n'est pas si petit, j'ai eu besoin d'évacuer, de pleurer (pleurer aussi peut-être cette responsabilité d'être mère, ce choix d'être là pour lui avec les grands moments et les "petites" casses).
La tendresse est là, il me faut des fois juste laisser échapper la môme que je suis pour être la maman... que c'est difficile en ce moment.

Framboise: le wabi-sabi bien sûr! Je le connaissais pour cette usure, cette rouille sans avoir été aussi loin dans l'idée. Je n'imaginais pas la casse ou l'ébréché extrême.
D'un coté, je suis contente que ce soit le lutin et non moi, j'aurais culpabilisé... là je n'ai fait que vivre l'instant et donner une chance au lutin de recréer avec les aléas, même si c'est très dur à faire dans l'instantané.
Merci (euh juste te dire que je suis plus lente en correspondance privée ;) )