lundi 8 juin 2009

Cela coule entre les mains

Si je m’étais arrêtée au feuillet « La diable au corps », je pense que j’aurais été un peu frileuse à la lecture. Ce désir adulte pour le corps enfantin est un sujet un peu scabreux, qui peut, quelque fois volontairement, d’autres fois par frilosité des lecteurs, être une obscénité. Mais cette lecture "Les mains nues" de Simonetta GREGGIO m'a offerte une vision beaucoup plus subtile.

Il est bien question d’Emma, 47 ans, dans les bras de laquelle un jeune homme de moins de 15 ans se love. Mais justement ce ne fut pas ce désir le thème principal. Heureusement, j’aurais sûrement été déçue sachant que mon maître en la matière est bien Francis GARNUNG dans sa « Pomme rouge ». Ce qui semble être la ligne directrice est bien ce rapport à la vie, à nos choix et cette désolidarisation au monde. Elle a tenté de se trouver dans cette nature, en cherchant son authenticité, accompagnée uniquement de deux êtres proches, son vieux patron, reclus, solitaire et sage, et cette amie silencieuse venue se perdre en campagne et au travail de la terre.
En fait, pas de désolidarisation mais une entraide ciblée. Emma est vétérinaire de campagne et ne ménage pas sa peine de jour comme de nuit. Ce sont les êtres humains qu’elle laisse aux bords de son intimité. Les hommes mais aussi les convenances.
La venue de Gio, ce jeune adolescent, lui permet de se confronter à nouveau au monde, à la jeunesse, sa jeunesse et les choix de vie. Bien sûr il y a de la sensualité entre ses lignes, énormément, moins physique ou sexuelle (jamais un acte « pédophile » n’est explicité) que naturelle, une femme éprise de vie, en proie à la vie et à la mort.
Une sagesse s’infiltre entre les pages, sagesse d’un métier tout d’abord. « […]- non pas la connaissance elle-même, mais la mise en perspective de cette connaissance. Il m’a appris à me méfier de ce qu’on croit acquis, à remettre en jeu chaque fois mes certitudes. [..] J’ai compris à travers lui que tout change, que tout évolue. Il suffit d’attendre.
La base de notre travail tenait selon lui en quatre points : Savoir, Faire, Savoir faire et Faire savoir. »

*source vétérinaire en milieu rural : Hélène dans Nice-Matin

Sagesse de vie aussi, la vieillesse comme allant de soi, pas encensée mais juste étape de vie, « Etre jeune à nouveau ? Pour quoi faire ? ». Un retour aussi aux sens. Au toucher : Emma ne mets pas de gants, elle touche, enfourne ses mains sans bague, ressens ainsi le sang, les humeurs, la vie. A l’ouïe en prenant acte des bruits de la nature : du lever, du coucher, des bruits émis de douleur. La vie humaine est revenue dans un schéma plus saisonnier. La douleur animale, psychologique et la mort sont aussi très présents dans ce livre. Le manque des êtres chers, les moments de partages filiaux où la mort n’est pas si loin. Cette rumeur, cette accusation et ce jugement sont des étapes, des moments douloureux qui reprennent une place dans les choix de vie. Est-ce bon de vouloir « mourir au premier signe de déclin », de ne pas attendre la mort, de la choisir ?
Nous aurions pu aussi avoir la propagation de la rumeur ou une remise en perspective du passage à l’acte. Cela aurait pu n’être qu’une femme éprise d’un adolescent. Justement ce livre est pudique. La tourmente est là, le passé non cicatrisé aussi mais il n’y a aucune « banalité du mal ». Le tabou sexuel est repris ici avec la lecture d’un choix de vie féminin, sans entrave oui, mais aussi loin de toutes nos attaches conventionnelles ou normes de consommation et de quotidien. C’est peut-être là le plus grand vice du livre… une superbe approche du retour à la campagne (euh non) à la vie !

Lily vous propose sa lecture et des points marquants sur les mains, la mère absente, Malice remet une couche . Katell nous livre cet amour sans âge. Ce livre a été lu dans le cadre du prix Landerneau 2009. Les avis des autres bloggeurs participants: Le bibliomane (plus tard), Caro(line), Fashion, Papillon, Michel, Cathulu, Anne, Liza (plus tard), Lou, Sylire


Clarabel pour le prix de la révélation ici , Emma

17 commentaires:

Flo Makanai a dit…

Je n'ai pas lu ce livre, pas même entendu parler, et a priori je ne le lirai pas, pas envie, en dépit de ton riche commentaire. Mais il me donne envie de laisser un mot ici car j'ai vu récemment un film que j'ai énormément aimé, et qui traite aussi, pour partie, de l'amour entre un adolescent de 15-16 ans et une femme bien plus âgée : il s'appelle The Reader (je ne sais pas comment cela a été traduit en Français, si cela l'a été : le lecteur?), l'actrice principale et sublime est Kate Winslet. Un film marquant, qui bouscule à plus d'un titre.

Vanessa a dit…

Le film dont tu parles est tiré d'un livre "Le liseur" de Bernhard SCHLINK, très très beau. Il était beaucoup plus osé en terme de sexualité et j'avais beaucoup aimé ce retour sur la mémoire... assez bien adapté (j'ai vu aussi le film).

J'ai aimé "Les mains nues" en dehors de cette histoire d'amour pour tout le rapport de cette femme à la nature, à la matière... mais effectivement il n'a pas toujours trouvé son lecteur.

Malice a dit…

J'aime bien ton billet juste et délicat en vers ce livre, tu en parles très bien. C'est bien de savoir lire entre les ligne, parfois !

lily a dit…

Mis à plat, le sujet est extrêmement périlleux (il y a eu Colette aussi pour l'aborder) mais ce sujet justement, et comme tu le soulignes si bien dans ton billet, n'est qu'une des portes qui mènent à l'essentiel de ce livre davantage centré sur la mort, la naissance, le retour à l'essentiel, la nature et la solitude. C'est tout ce qui entoure cette histoire d'amour qui lui donne justement cette forme de pureté qu'elle n'aurait de toutes évidences pas au coeur de la ville et des "hommes".
La narratrice, à mains nues, donne la vie et la reprend, quand le moment est venu et qu'il le faut, pour éviter la souffrance. C'est un personnage que j'ai beaucoup aimé...
Mais tu en parles mieux que moi, Vanessa !

erell a dit…

Merci pour ce très beau billet qui me donne envie de lire ce livre, justement pour ce rapport charnel de cette femme à la nature et à la vie, alors que le sujet plus choquant d'amours entre une adulte et un adolescent m'aurait à première vue fait fuir.

Lou a dit…

J'ai fait mon premier billet pour le prix cette dimanche soir et j'ai indiqué la liste de tous les blogueurs participants.

A bientôt :)

Emma a dit…

Intéressant de lire ton avis sur ce livre parce qu'il est tellement opposé au mien... J'avoue je n'ai pas du tout aimé Les mains nues. Peut-être n'ai-je pas su lire entre les lignes mais je n'ai pas pu faire abstraction de l'histoire d'amour qui m'a semblé totalement dénuée de passion...

(Avec Clarabel et d'autres blogueurs nous avons lu ce livre dans le cadre du prix de la Révélation...)

colibri a dit…

Merci, Vanessa, d'être venue sur mon blog vert, ce qui me donne l'occasion de découvrir le tien, sur cet article qui m'intéresse à plusieurs titres. D'abord pour ce livre que tu présentes d'une façon si légère, malgré son sujet scabreux (si souvent - et bien d'ailleurs - traité en littérature ou au cinéma). Au fond, chaque histoire (d'amour) est banale, au-delà même du sujet où on la cantonne, c'est l'écriture qui la raconte qui fera d'elle quelque chose d'extraordinaire... C'est cela l'alchimie des mots qui créent les sensations capables de nous toucher (comme cela semble être le cas dans ce livre que tu proposes) ou non, et je vais m'empresser d'aller l'acheter, ça tombe bien, j'ai un autre aussi à mettre dans mon panier, comme je l'ai dit sur mon blog (pseudo-)culinaire hier ! Ton blog dans son ensemble m'amène aussi à la réflexion de la nécessité ou non d'en faire plusieurs pour séparer mes thèmes d'écriture... Choix difficile pour moi qui en ait beaucoup, alors que j'estime que tous font partie de moi, de mon quotidien. Je ne sais pas s'il faut les refondre en un seul, ce qui serait logique. D'un autre côté, c'est comme dans la vie, on veut toujours nous mettre dans une "case" (on peut aussi changer une lettre !), et j'ignore la réaction des lecteurs qui risquent d'être désarçonnés. Je n'en ai pas beaucoup mais je suis heureuse de leurs commentaires qui rende ledit blog bien vivant, alors que je trouve très rébarbatif d'écrire des recettes !!! Faut croire qu'ils ont bien compris que ce n'était pas qu'un blog culinaire, que j'aime surtout les conversations autour de la table ! Bonne continuation, je reviendrai souvent, il y a des mines de sujets qui m'intéressent chez toi ! A+

Béatrix a dit…

J'ai vu ce livre hier chez Gibert et va savoir pourquoi il était soldé à 8e, j'ai hésité et je ne l'ai pas pris..du coup je vais peut-être y retourner après lecture de ton article...le liseur de Bernhard Schlink est superbe et j'ai lu d'autres livres de lui, (je l'avais lu il y a quelques années...)maisje n'avais pas vu e film...u sujet passionnant en tout cas...bises chére Vanessa.

fortunato a dit…

on est comme on naît

Ribambins a dit…

tu m'as donné envie de le lire. Non pas pour les similitudes avec le liseur mais pour cette approche de la nature et de la vie.

Marraine a dit…

Tu as vu "un été 42"?

Vanessa a dit…

Malice: merci de suivre aussi ma sensibilité.

Lily: oui le sujet est justement amené par cette porte mais ne s'y confond pas... comme toi j'ai beaucoup aimé.

Erell: bienvenue entre mes billets. Oui il est à tenter. Je pense toutefois qu'il faut aimer aussi la nature pour profiter de cette lecture. A suivre donc!

Lou: oui je l'ai vu mais je pensais qu'elle n'était pas complète, j'ai noté depuis les liens. Merci.

Vanessa a dit…

Emma: bienvenue entre mes billets. J'ai noté les références pour ton billet aussi et merci de l'info. En ce qui concerne cette lecture chacun y lit entre les lignes en fonction de sa sensibilité et de son humeur du moment... encore heureux que nous ne soyons pas tous égos devant ces lectures ;))

Colibri: bienvenue entre mes billets. Ce livre trouvera peut-être son lecteur alors. En tous cas concernant le blog je n'ai pas chercher très loin. Comme tu dis, tout cela faisait partie de moi alors les catégories se succèdent, les billets aussi, éclectiques, peut-être difficilement retrouvables mais j'aime bien justement cette non-continuité. Quoique les saisons amènent souvent leur catégorie! Par contre c'est vrai que les lecteurs sont désarçonnés ou... moins fidèles, parce que leurs envies ne sont plus satisfaites un temps. C'est un risque que j'ai pris. Mon second blog lui est tout seul, ne correspond à rien si ce n'est un pêle-mêle d'envie consommable pour une vie moins consommable, à suivre. ;)

Béatrix: il peut venir jusqu'à toi... avec un thé de trèfle qui a pris ses aises dans ma bibliothèque (dans son enveloppe à bulle en partance et pourtant jamais reparti).

Fortunato: et en perpétuelle évolution, maturation...

Ribambins: tu me diras, au cas où, s'il t'a plu.

Marraine: non! alors?

Béatrix a dit…

oh oui merci Vanessa, ce serait une bonne idée, moi je veux bien.

Michel a dit…

Je n'ai pas ressenti aussi fortement que toi, ce côté retour à la campagne, un beau roman

Vanessa a dit…

Béatrix: cela part doucement....

Michel: je vais lire de suite!