lundi 7 avril 2008

Jardins d'enfants, plume de carotte

Vous connaissez maintenant mes tendances à chercher toujours des découvertes, même dans les livres pour enfants. Pour les Passeurs d'imaginaires d'avril, je ne peux pas passer à côté de ces jardins bien particuliers. L’édition Plume de carotte fait des merveilles.


« Mon jardin du monde » propose plusieurs petits moments bien sympathiques :
un livre « Planète jardin » pour expliquer aux enfants la découverte des légumes, plantes et céréales, la découverte du monde grâce aux plantes, de l’histoire, de la géographie et aussi quelques idées de jardinage.
Un livret « Créons le jardin du monde » pour proposer de créer un jardin, en butte à la manière ottomane, du riz en aquarium, de papyrus égyptiens, à la sénégalaise ou la tour de patates des Incas. Le coffret contient aussi des graines de blé, de riz, de maïs et de sorgho, ainsi qu’un petit sachet au trésor de graines du monde…

« Mon jardin de sorcière » de Frédéric LISAK et Bernard BERTRAND est aussi un vrai coffre à trésors.
« Le carnet de bord des explorateurs du jardin magique » présente l’histoire d’un jardin, de plantes sauvages et non, du rôle des plantes (pour se nourrir, se soigner, s’équiper), le pouvoir des plantes (porte bonheur, mauvaises, d’amour, d’avenir, de santé), un peu de jardinage magique allant jusqu’à la cuisine à la fête de Saint Jean et à Halloween. « Mon herbier magique » reprend certaines plantes, explique comment faire un herbier et comment reconnaitre tactilement certaines herbes. « Mon carnet de jardinage sorcier » reprend des trucs et astuces de sorcière, des jeux, des recettes de cuisine, de la pharmacie naturelle, des soins de beauté : message secret, violette en bonbons, sculpture de potiron, shampooing naturel, colorants naturels… Le coffret contient en plus des graines, attention particulière pour les baies d’églantier (poil à gratter), j’en ai fait l’expérience.
Les illustrations sont de Roland SABATIER, illustrateur des sorcières et du monde elfique en puissance (cf ; les encyclopédies des fées, des lutins, des elfes etc…) alors à ne pas manquer.


Il me manque « Mon jardin d’artistes ». Cette même édition propose des livres pédagogiques sur le jardin (des couleurs, potager, des plantes) ou sur la découverte (des arbres, des graines, des champignons, des fleurs de bois, des oiseaux ou de la faune en général, de l’écocitoyenneté)…n’hésitez pas à aller voir sur le site Plume de carotte.

vendredi 4 avril 2008

Les jardins imaginaires *6* avril

En attente de récolter toutes les participations au thème de mars, les métiers imaginaires, des Passeurs d'imaginaires, je me laisse aller à la nouvelle saison et vous propose de mettre le nez dehors, racontez-nous vos jardins imaginaires.


*source jardin français

Vous pouvez :
- nous le dessiner, le prendre en photo, le décrire couleurs par couleurs, saisons par saisons, fruits après arbres.
- nous faire profiter du votre et de toutes vos astuces. Je pense ici à N-Talo et à son Jardin de Pareillas, son blog tout entier peut être une des participations, exemple jardinage. Mais plus avant, avez-vous des réflexions sur le temps des plantations (calendrier lunaire par exemple) ? Nous mettre dans la confidence de vos astuces écologiques pour faire partir les indésirables sur vos superbes fleurs ou légumes.
- nous révéler les jardins déjà imaginés : celui d’Alice aux pays des merveilles de Lewis CARROLL, celui du Paradis avant la faute, comme un labyrinthe etc…
- nous décrire une sorte de jardin : à la française, à l’anglaise, à la japonaise etc…ou des focus : bonsaïs, fleurs coupées, herbiers etc…
- nous évoquer ce que nous pouvons faire dans le jardin : farnienté sur chaise longue, sieste régionale, loisirs privilégiés.
- nous emmener dans l’univers d’un paysagiste ou nous inviter dans un jardin public qui ne vous laisse pas de marbre (serres tropicales, parcs…)…j’aimerais d’ailleurs vous emmener encore plus au Parc de Bagatelle de la région parisienne.
- nous proposer un focus sur un artiste et un de ses thèmes de prédilection : les nymphéas de Monet par exemple
- nous raconter la philosophie de vie, saisonnière, que la pratique d’un jardin vous a donnée.




*source kibboutz

- nous sensibiliser à une vision de la société avec la vie en ruralité ou pour les exploitants agricoles, les jardins ouvriers ou la notion de kibboutz encore nous rappeller les exploitations coloniales, jardins d’agrément et de richesse pour les uns, esclavagisme pour les autres
- nous proposer votre décoration de jardin, nains de jardins ou Totoro de jardins




*source photo de Totoro au Japon de Nicolas

Les Passeurs d’imaginaires, initiative personnelle, n’ont d’existence que par vous. Merci de vouloir encore suivre ces thèmes imposés, par moi(s), et de donner envie de continuer cette aventure du partage. Je vous rappelle que l’imaginaire, ici, n’est qu’un terme, vaste, où se mêle la transmission, le réel, le fictif et permet, en fait, aux autres de prendre dans toutes les participations de petites graines pour composer leur jardin, leur imaginaire.

jeudi 3 avril 2008

Préoccupation mensongère

"Tout le monde est occupé" de Christian BOBIN est une lecture d’il y a quelques semaines. J’avais du mal à en dire deux mots, interloquée, séduite, étant persuadée d’être passée à côté, aussi.



Nous voici dans un conte pour adultes emprunt de poésie, de magie. Nous suivons Ariane, une femme de ménage, dans ses bonheurs amoureux et de maternité, dans sa folie régénératrice et poésie de vie. « Il y a ainsi des gens qui vous délivrent de vous-même – aussi naturellement que peut le faire la vue d’un cerisier en fleur ou d’un chaton jouant à attraper sa queue», Ariane en fait partie. Elle aime et par un geste simple donne son amour, par un attouchement fugace (un baiser) devient enceinte (par poésie et non comme si elle tombait dans une spirale médicalisée ou normée). Autour d’elle déambulent des personnages, avec leur propre façon de vivre, souvent à côté d’eux, elle fait le ménage (mais pas que de la poussière). En choisissant de regarder voler Ariane, légère de bonheur amoureux, et de suivre des yeux ses enfants, c’est une ode à la vie, à l’existence, à l’espièglerie (une certaine forme de folie, oui, oui, une propension à oublier ce que l’on attend de nous).
La spiritualité devient incarnée, la Vierge Marie, de plâtre bleu, change de couleur en fonction de ses émotions et, charnelle, décide de s’occuper aussi d’elle et de partir à travers le monde. La folie, l’amour, l’éducation, l’amitié, les relations de convenance, sont alors passées par un kaléidoscope de couleurs, d’humeurs et de sensations. Loin de suivre le chemin tracé, la norme, loin de reprendre ce que nous sommes dans la vie, Christian BOBIN semble nous dire de vivre, d’exister par nos propres poésies de vie. Un peu de spiritualité chrétienne, oui, mais ce serait être bien étriqué que de ne pas savoir y lire une spiritualité universelle.



*source Pierre MORNET (je n’ai pas pu m’empêcher de vous la montrer en grand !)

Oublions les idées toutes faites, laissons le monde se refaire dans une discussion incessante entre un oiseau et un chat : Rembrandt, le chat, se délecte de théologie facile, Van Gogh, l’oiseau en cage, de philosophie naturelle. « Rembrandt peut rester en arrêt devant une phrase, plusieurs jours de suite. Il en fait son miel et ses délices. Il s’en lèche les babines. » Le style de BOBIN nous amène à nous prendre pour le chat de la maison, une phrase, une image, une idée, un rêve, un échappatoire, une manière irréelle de vivre… et pourquoi donc irréelle ? Pourquoi devrions-nous fantasmer des vies pour nos enfants ? La magie est en eux ! Une Manège, née à la sortie du train fantôme, aux yeux grands ouverts, toujours, sur le monde et ses petits riens qu’elle dessine, dessine, dessine. Un Tambour, passionné de physique et de chimie qui expérimente la vie avec des formules. Une Crevette, désincarnée ou réincarnée par amour de ses proches, au bec de lièvre inexistant par affection de ses proches, danse à deux centimètre au-dessus du sol. Refaire le monde, oublier les bonnes manières, de toutes façons, les « bonnes manières sont des manières tristes», revenir à l’état d’enfant, ne plus "être occupé" par nos préoccupations. Cette magie du tout en devenir, de l’appréhension nouvelle, non conditionnée, du monde : « Manège, quatre mois, fait un premier état des lieux : le monde a goût de lait et de lumière. Le monde rentre par la bouche et par les yeux. » Garder l’humour dont nous dote la vie (Dieu pour Christian BOBIN) à l’état de fœtus : encore ne faut-il pas être né avant terme !
« Il est très difficile de soutenir le regard fixe d’un tout petit – c’est comme si Dieu était en face de vous et vous dévisageait sans pudeur, en prenant tout son temps, un peu étonné de vous voir là. » Ce livre fait un peu le même effet, avec l’envie de vivre et d’exister et pas seulement par un artefact, un être de songe si existant soit-il, je pense là à celui de Siréneau.

Je viens de terminer la conversation avec un ami, un vrai, qui me révélait au fur et à mesure une vérité sur moi : je suis une enfant de 7 ans (l’âge de conscience, de raison, d’omnipotence refoulée ou de besoin de perfection latent) qui se veut être Dieu. Grace à notre petit d’homme je suis aussi une enfant de 1 an ½ par procuration. Je ne désespère donc pas de maîtriser mes frustrations primales et compte bien me lâcher dans le grand bassin de la vie, ne plus être occupée mais agir. Merci L…

Et si je m'y remettais...

Juste en passant, un croquis...

du portage

mercredi 2 avril 2008

Se préparer à peindre en buvant du thé

Et si c’était de ça qu’il s’agissait. Il y a de nombreuses manières de boire le thé : à l’européenne, nature, agrémenté de lait et/ou de sucre, parfumé, avec une pâtisserie, lors d’un tea-time, ou pendant une lecture ou encore pendant l’écriture. Je vais d’ailleurs prendre beaucoup de plaisir à lire « Le thé dans l’encrier » de Gilles BROCHARD avec les illustrations (encre de thé) de Ruben ALTERIO que Flo a eu l’immense gentillesse de me prêter, voir son billet . Rajout: je l'ai lu, c'est


Mais là, je laisse de côté les salons de thé, j’imagine les maisons de thé asiatiques et en attendant fait mien une partie de notre chez-nous. Je suis les pas de Fabienne VERDIER, calligraphe/peintre. Et loin de pouvoir vivre une initiation aussi fabuleuse qu’elle, en calligraphie, peinture et philosophie de vie chinoises (je reparlerais souvent de son livre "Passagère du silence" ), je me rêve un peu dans une maison de thé à Shengdu, capital du Sichuan, où elle a passé 6 ans dans les années 80.



*source maison de thé de Shengdu

« La concentration, la préparation à l’être avant l’acte de peindre ? Primordiale. Tout se joue là.
Je n’ai pas d’ordonnance idéale ni magique à vous transmettre. Aucune technique particulière. Ce sont mille et un faits et gestes au quotidien qui me plongent dans cet état. En fonction de sa nature, chacun doit trouver des exercices qui lui sont nécessaires pour retrouver une unité intérieure, une réceptivité capable de s’approcher de l’infiniment rien. Il faut parfois plusieurs vies pour y parvenir.
Pour ma part, j’ai besoin de faire le vide par la méditation, ainsi que le vieux maitre Huang me l’a enseigné. Par la régulation de la respiration. Par la marche qui oxygène toutes les cellules. Rien ne vaut un bon bol d’air. Laisser son esprit errer dans le rien ! C’est avant tout une attitude de vie au quotidien. Je suis devenue moinesse. La concentration s’acquiert au fil des jours, des mois, des années, par une ascèse rigoureuse. »
(extrait de « Entretien avec Fabienne Verdier » de Charles JULIET)
Prise dans les filets de mon passé, je suis restée emmaillotée et piégée par lui. Tous les moyens me semblent précieux pour apprendre à me déconditionner, doucement, il est vrai, mais tout de même dans l’action. Me libérer de cette frilosité dont nous parle si bien Holly golightly dans les commentaires de son billet sur la médiocrité de la littérature au jour d'aujourd'hui …si, si dans le 17ième commentaire, ce passage de Kant si pertinent, fouettant, me rappelant ma fainéantise et mes peurs enfantines et inadmissibles. Je me permets de le retranscrire là car trouvé sur un site de philosophie (en plus de faire parti des arguments de Holly, si percutante Holly).

"La paresse et la lâcheté sont les causes qui expliquent qu’un si grand nombre d’hommes, après que la nature les a affranchi depuis longtemps d’une (de toute) direction étrangère, reste cependant volontiers, leur vie durant, mineurs, et qu’il soit facile à d’autres de se poser en tuteur des premiers. Il est si aisé d’être mineur ! Si j’ai un livre qui me tient lieu d’entendement, un directeur qui me tient lieu de conscience, un médecin qui décide pour moi de mon régime, etc., je n’ai vraiment pas besoin de me donner de peine moi-même. Je n’ai pas besoin de penser pourvu que je puisse payer ; d’autres se chargeront bien de ce travail ennuyeux. Que la grande majorité des hommes (y compris le sexe faible tout entier) tienne aussi pour très dangereux ce pas en avant vers leur majorité, outre que c’est une chose pénible, c’est ce à quoi s’emploient fort bien les tuteurs qui très aimablement (par bonté) ont pris sur eux d’exercer une haute direction sur l’humanité. Après avoir rendu bien sot leur bétail (domestique) et avoir soigneusement pris garde que ces paisibles créatures n’aient pas la permission d’oser faire le moindre pas, hors du parc ou ils les ont enfermé. Ils leur montrent les dangers qui les menace, si elles essayent de s’aventurer seules au dehors. Or, ce danger n’est vraiment pas si grand, car elles apprendraient bien enfin, après quelques chutes, à marcher ; mais un accident de cette sorte rend néanmoins timide, et la frayeur qui en résulte, détourne ordinairement d’en refaire l’essai. " (extrait de Kant, "Qu'est-ce que les lumières?")

J’aime croire que mes dégustations de thé au zhong sont comme une première pratique de la concentration, une action avant l’action. Mon bol d’air à moi.



Deux Oolongs dégustés ces derniers jours au zhong : du Yu Zhé de Chine et du Grand Oolong top Fancy de Formose.


Le Yu Zhé a des feuilles en petits agglomérats verts, poudrés à l’odeur sucré de caramel avec une touche de fruits rouges. Une fois infusé (et aéré par la baguette et le couvercle), le couvercle a une odeur sucré d’écorce et de fruits pas tout à fait mûrs. Le breuvage est ambré avec une odeur herbacée. Le goût est sucré, sec avec une très bonne tenue en bouche, sans amertume, boisé et avec un peu d’amande. Il reste des particules au fond du zhong. Les feuilles mouillées sont très vertes et ressemblent après les 4 ou 5 infusions à des têtards (dixit mon amoureux). En espérant que cette bande de têtards participent un jour à une œuvre picturale (voir les étapes de l’œuvre ci-dessous).


*source Dongwu

Le Grand Oolong Top Fancy a des feuilles flétries aux variations de couleurs importantes : bleu, brun/rouge, vert ou même jaune. Le thé sec a une odeur sucré de fruits rouges avec une note marine. Le breuvage est ambré avec une bonne longueur en bouche, pas sucré et une amertume à la 4ième infusion. Les feuilles mouillées sont brisées, vertes et brunes.

Les prochaines dégustations seront associées à l’exercice des makko-ho. Après, la calligraphie trouvera sa place, j’en suis persuadée, avec si possible un Ki équilibré.

mardi 1 avril 2008

Le livre comme pont virtuel entre deux cultures

Si vous parlez à mon ami de vos belles lectures, il m’en fera une éloge et me proposera de lire le livre en question pour me faire un avis. Voici comment ma lecture d’Alice FERNEY a commencé. Aussi parce que le thème m’intéressait : bien sûr des livres, encore plus des lectures à haute voix et des minorités humaines (en tant que marginalisées).



D’abord extrêmement impatiente dans cette lecture de « Grâce et dénuement », je suis devenue plus hermétique par la suite. Esther, bibliothécaire, va venir chaque mercredi faire la lecture aux enfants des gitans. D’abord très en retrait, elle sera, au fur et à mesure des mercredis et des saisons, acceptée, tout en restant une « gadjé », non gitane. Tout se passe dans cet espace réduit, miséreux, entre une voiture, des caravanes et le plus souvent autour du feu de déchets tenu par la doyenne, Angeline. Au fur et à mesure, la vie de ces abandonnés se dévoile. La condition des gitans, la misère, la dynamique des jours et des nuits, faits de tous petits riens, les rythmes de vie : naissance des fils, arrivée des belles-filles, naissances des petits enfants, expulsions, morts des uns et des autres. Il est aussi question des différences entre les hommes et les femmes et des liens importants qu’ils doivent garder pour tenir. Nous sommes loin de l’idée romantique des gitans et de leurs guitares et musiques au coin du feu.
Cette immersion au sein de ce peuple est un vrai bonheur. Entre les caravanes ou dedans, Alice FERNEY nous aide à mieux comprendre l’esprit des gitans, entre mutisme, orgueil, honneur et lien social détruit par rapport au reste de la société et source de cohésion au sein de la famille. « Il étaient des Gitans français qui n’avaient pas quitté le sol de ce pays depuis quatre cents ans. Mais ils ne possédaient pas les papiers qui d’ordinaire disent que l’on existe : un carnet de voyage signalait leur vie nomade. » Laissés pour compte, dénigrés, ils ont aussi leur manière de vivre en dehors des marges : le vol est préféré à la mendicité, l’oisiveté est une vraie démarche d’hommes au sein d’une société qui ne leur laisse aucune chance.
Ce principe d’une ouverture des mondes par les livres n’était pas pour me déplaire. Cette lecture à haute voix qui me parle tant : « Elle ne comptait que sur le pouvoir des livres pour les apprivoiser. » Bien sûr que cela ne pouvait que me toucher. Ce rapport aux lectures et aux livres, comme objet, est effectivement très bien retranscrit. « Ils entraient petit à petit dans la chose du papier, ce miracle, cet entre-deux. (…) et quand elle finissait, ils s’étiraient, revenant de l’autre monde, plus enveloppant, plus rond, plus chaud que celui dans lequel ils retournaient (…). »



*source coiffeur dans un camp gitan

Là où mon agacement a pris sa source fut dans la démarche pédagogique. Esther cherche à faire rentrer les enfants gitans à l’école avec bienveillance et humanité mais ce n’est qu’une démarche romantique et non fondatrice de changements. A quelques pages, une certaine forme de nivellement apparait, les remettre dans un chemin plus « normé » (c’est vrai que les bons sentiments ne manquent pas mais Esther ne laisse pas les gitans venir jusqu’à elle, jusqu’à son quotidien, c’est elle qui fait la démarche vers eux). Il y a dans ces pages une formidable envie d’ouverture, de compréhension mutuelle, je suis cependant restée un peu sur ma réserve. Ce livre permet de se sentir plus proche de ses maudits de la société mais aussi encore plus ignorante de leurs manières de vivre et de la façon de réconcilier les citadins des habitants de leurs dépotoirs. L’apprivoisement est toujours une forme de relation hiérarchisée cachée, en leur parlant de notre manière de penser, avec nos envies permanentes, c’est mesurer la distance entre eux et nous : ils n’ont pas d’élan vers l’avenir, pas de désir. « Esther crut être pour eux un mystère. Elle se trompait : elle était la gadjé et c’était une insulte. Elle n’était pas un objet sur lequel ils se seraient pris à penser. C’étaient les livres qui faisaient rêver la vieille. Elle n’en avait jamais eu. Mais elle savait, par intuition et par intelligence, que les livres étaient autre chose encore que du papier des mots et des histoires : une manière d’être. La vieille ne savait pas lire mais voulait ce signe dans sa caravane. » Superbe et pourtant c’est une manière d’être à nous et non leur philosophie de vie…paradoxe du bonheur et d’une envie de ne pas perdre de vue leur vérité. La description des gitans dans leur humanité est magnifique et mérite la lecture : « Elle était joyeuse, et plus que les autres, comme si, l’âge gagnant, elle avait fini par comprendre que la joie se fabrique au-dedans. »

Reste en plus ces superbes extraits sur les livres et sur leurs pouvoirs : « Quand ils avaient les livres pour eux seuls, ils ne les lisaient pas. Ils s’asseyaient, les tenaient sur leurs genoux, regardaient les images en tournant les pages délicatement. Ils touchaient. Palper doit être le geste quand on possède, car c’était ce qu’ils faisaient, palper, soupeser, retourner l’objet dans tous les sens. »
Et si, pour une fois, je me laissais aller à cet art, seul défenseur de la beauté humaine, allez oui : « Il y avait un secret au cœur des mots. Il suffisait de lire pour entendre et voir, et l’on avait que du papier entre les mains. Il y avait dans les mots des images et des bruits, la place de nos peurs et de quoi nourrir nos cœurs. »

Je vous laisse lire Magda qui a adoré ce livre d’une très belle façon (et pour une raison suffisante) et Sylvie a qui j'avais envoyé ce cerf-volant sans savoir qu'elle se l'était procuré dans le même temps: elle le met très bien en valeur!